Finies les devinettes. Depuis ce 2 août 2026, l’Union européenne impose la carte sur table : tout contenu généré ou manipulé par un algorithme doit afficher la couleur dès lors qu’il interagit avec le public. Les chatbots administratifs, les visuels promotionnels ou les audios retouchés rentrent dans le rang. Cette étape décisive du règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) touche de plein fouet les entreprises, mais aussi les collectivités, les associations et les acteurs culturels du Grand Avignon.
En l’espace de trois ans, l’IA s’est glissée partout. Elle rédige des courriers, conçoit des visuels, répond aux usagers du service public, trie des CV et analyse des dossiers financiers. Face à cette omniprésence, Bruxelles fixe un principe clair : chaque citoyen doit savoir à qui (ou à quoi) il s’adresse.
Fin de l’incognito pour les assistants virtuels
Le changement le plus immédiat concerne l’accueil du public.
Désormais, toute personne qui échange avec un agent conversationnel sur le site d’une mairie, d’une entreprise ou d’une association doit en être expressément informée. Seule exception : les cas où la nature automatisée de l’outil saute aux yeux.
Guichets virtuels d’état civil, outils de prise de rendez-vous, standards téléphoniques automatisés ou avatars d’accueil : l’avertissement devient obligatoire. Il s’agit d’empêcher qu’un habitant d’Avignon ou une entreprise locale ne confie des informations personnelles en pensant dialoguer avec un conseiller humain.
Images, voix et deepfakes : repérer le faux du vrai
La deuxième salve de règles cible les créations synthétiques.
Les éditeurs de logiciels capables de générer du texte, de l’image, du son ou de la vidéo doivent désormais tatouer leurs productions. Ce marquage technique, souvent invisible pour l’utilisateur (comme des métadonnées intégrées), permet aux machines et aux moteurs de recherche de repérer le contenu artificiel.
Pour le grand public, la mesure phare concerne les hypertrucages (deepfakes). Lorsqu’une organisation diffuse une vidéo, un enregistrement ou une photo retouchée au point de tromper le regard sur la réalité d’un événement ou les propos d’une personne, la mention « Contenu généré ou modifié par IA » devient légalement obligatoire.
L’Europe garde toutefois le sens des réalités : la création artistique, satirique ou de fiction conserve du champ libre. Une œuvre numérique ou un film utilisant de l’IA n’aura pas à défigurer son esthétique par des avertissements géants, à condition d’informer le public de manière appropriée.
Textes générés : la relecture humaine change tout
Faut-il estampiller chaque paragraphe rédigé avec l’aide d’un algorithme ? Non. C’est la nuance clé du texte européen.
L’obligation d’information s’impose uniquement si un texte produit par une IA vise à informer le public sur une question d’intérêt général sans contrôle humain. En revanche, dès lors qu’un rédacteur, un communicant ou un responsable relit, valide et assume le contenu, aucune mention n’est exigée.
La nuance est stratégique : utiliser l’IA comme un brouillon ou un assistant de formulation reste totalement libre. La responsabilité éditoriale ne se délègue pas à l’algorithme. Qu’il s’agisse d’un journal local, d’un communiqué municipal ou d’un dossier de presse, l’humain qui signe reste le seul garant de l’exactitude des faits.
Rien n’interdit d’afficher une mention volontaire. Pour beaucoup de structures, cette transparence choisie devient un argument de confiance auprès de leurs lecteurs ou de leurs clients.
Des interdictions strictes aux usages « à haut risque »
L’AI Act ne cherche pas à brider l’innovation, mais à classifier les usages selon leur dangerosité. Corriger la grammaire d’un document ne présente aucun danger. Sélectionner des candidats à un emploi ou attribuer un logement social en présente d’immenses.
Certaines pratiques extrêmes sont d’ailleurs bannies depuis début 2025 : la notation sociale, la manipulation comportementale ou la reconnaissance des émotions sur le lieu de travail et dans les écoles.
Pour les systèmes dits « à haut risque » (recrutement, justice, santé, éducation, accès aux services essentiels), l’étau se resserre. Les organisations qui les déploient doivent garantir une traçabilité sans faille, des données de qualité, une protection informatique renforcée et, surtout, un contrôle humain à toutes les étapes.
Cas pratique : Une compagnie du Off ou un théâtre avignonnais
- L’affiche du spectacle créée sur ChatGPT : Pas de mention légale obligatoire. Le règlement préserve la liberté de création artistique. Attention toutefois aux travers du genre : sur les murs d’Avignon pendant le Festival, les visuels IA souffrent souvent d’un style générique et d’un manque de lisibilité face à la concurrence. Le graphisme sur mesure reste un vrai métier.
- La rédaction des dossiers de presse : Utiliser ChatGPT pour structurer une note d’intention est parfaitement autorisé sans logo « IA », tant qu’un membre de l’équipe relit et valide le document avant son envoi aux journalistes.
- Le chatbot de billetterie : Obligation absolue de prévenir le spectateur dès le premier mot échangé : « Vous discutez avec un assistant virtuel ».
Cas pratique : Une mairie du Grand Avignon
- L’agent virtuel d’information municipale : Transparence immédiate requise. L’usager doit savoir sans ambiguïté qu’il s’adresse à un programme automatisé.
- Le tri automatique des CV pour la saison estivale : Classé « à haut risque ». La collectivité doit auditer son logiciel, vérifier l’absence de biais algorithmiques et conserver une validation humaine obligatoire sur chaque candidature écartée.
Formations et gouvernance : quelles obligations pour les employeurs ?
Contrairement à une idée reçue, l’AI Act n’impose pas d’inscrire tous ses salariés à des stages certifiants ni d’embaucher un « Monsieur IA ».
Le texte fixe en revanche une obligation de moyens : les responsables d’entreprises et de collectivités doivent s’assurer que leurs collaborateurs maîtrisent les outils qu’ils manipulent. L’usage sauvage d’outils grand public sans consigne interne n’est plus tolérable.
L’accompagnement doit s’adapter à la réalité du terrain :
- Mise en place d’une charte interne sur l’usage des données confidentielles.
- Sensibilisation aux risques d’hallucinations algorithmiques et de fausses sources.
- Consignes strictes sur la double vérification des documents produits.
- Ateliers pratiques par métiers.
Un état des lieux indispensable pour le Grand Avignon
Pour aborder cette nouvelle étape sereinement, chaque structure locale gagne à réaliser un diagnostic rapide de ses pratiques. L’objectif est simple : recenser les outils utilisés en interne et fixer des règles du jeu claires.
Quelles données sensibles sortent de l’organisation ? Les réponses automatisées aux usagers sont-elles conformes ? Les visuels diffusés respectent-ils les droits ? Ce travail d’inventaire protège l’organisation contre les risques juridiques et la perte de crédibilité.
Accompagner la transition avec l’Académie du Numérique
L’AI Act pose un principe fondamental : plus la technologie gagne du terrain, plus la transparence et la responsabilité humaine deviennent précieuses.
L’Académie du Numérique accompagne les entreprises, collectivités, associations et acteurs éducatifs du territoire dans cette mutation. À travers ses ateliers et ses décryptages, elle aide les équipes à comprendre les enjeux de la réglementation, à sécuriser leurs usages et à construire une transformation numérique de confiance.
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Par Jérôme chaudier