Terrain de sensibilisation autant que vecteur d'oppression, l'espace numérique redéfinit les contours du harcèlement scolaire. En dépit des mesures législatives visant à restreindre l’usage des réseaux sociaux chez les plus jeunes, la lutte contre ce fléau se heurte à une réalité persistante : la montée du harcèlement scolaire peine à se résoudre du fait d’une minimisation des actes de la part de certains établissements scolaires et des interactions virtuelles où la violence gratuite se poursuit, créant un espace où les harceleurs peuvent agir impunément.
Le 13 janvier dernier, Camélia, 17 ans, a mis fin à ses jours. Derrière ce drame, des semaines de harcèlement au sein de son lycée et, surtout, un sentiment d’abandon dévastateur. Avant de passer à l’acte, la lycéenne a laissé un message à sa mère, terrible de concision : « Il a dit que je me victimise ». Ce « il », c’est le proviseur de son établissement. Ce cri de désespoir met en lumière une défaillance institutionnelle majeure : l'incapacité de certains encadrants à entendre la souffrance, transformant la parole de la victime en un aveu de faiblesse, voire en un tort.
Une institution face à ses défaillances
C’est ici que réside le cœur de la défaillance : la plupart des élèves ne se sentent plus en sécurité à l’école, lieu qui est d’abord défini comme un lieu de savoir, de vie et d’égalité, des valeurs qui se doivent d’être prônées par les acteurs de cette éducation : les professeurs et encadrants des établissements scolaires. Ces acteurs se doivent d’écouter et de protéger les élèves, et non de minimiser les actes de harcèlement qu’ils subissent.
Face à la recrudescence de ces violences, le constat est sans appel : la sensibilisation ne peut plus se contenter de gestes symboliques. Lire un ouvrage ou visionner un film de prévention ne suffit plus. L’enjeu réside désormais dans la médiation et la pérennité du dialogue. Dans ce cadre, l’enseignant occupe une place centrale. Il est celui qui peut exercer un impact positif et décisif sur ses élèves, bien qu’il n’en ait pas toujours pleinement conscience. Si la plupart des enseignants se mobilisent pour ces causes, remplissant ce devoir avec honneur et fierté, cet engagement essentiel ne doit jamais s’arrêter.
Une prise de conscience tardive et collective
Cependant, cet investissement institutionnel reste tributaire d’une prise de conscience globale, incluant impérativement les parents. Cet engagement doit en effet s’inviter au sein du foyer, où beaucoup d'adultes agissent encore sans savoir mesurer l’ampleur des risques numériques auxquels leurs enfants sont exposés. Le décalage est ici criant : selon l’association e-Enfance, 83 % des adultes admettent ignorer l’activité réelle de leurs enfants sur les réseaux sociaux. C’est précisément là que le piège se referme : dans l'illusion que la violence s’arrêterait aux grilles de l’école.
Il ne faut toutefois pas oublier que les parents sont aussi, à leur manière, les victimes de ces fléaux. Ils pâtissent d'un manque criant d'informations qui leur permettraient de prendre pleinement conscience de la gravité du harcèlement et du cyberharcèlement. Face à ce constat, le gouvernement doit se mobiliser de manière massive et pérenne pour sensibiliser les familles avec de réelles campagnes de communication, que ce soit à la télévision ou sur les autres supports numériques. L’enjeu est désormais de faire des médias de véritables porteurs de parole pour ces causes essentielles.
La continuité numérique du calvaire
Le cyberharcèlement peut être défini comme une continuité de la haine que peuvent faire subir des élèves à d’autres en ligne. On peut aussi le définir comme une sorte de protection de l’oppresseur qui se réjouit de déverser sa haine à l’abri des adultes. Toutefois, si ces deux fléaux sont souvent liés, ils peuvent aussi s’exercer de manière totalement dissociée : le déferlement de haine peut se manifester aussi bien uniquement à l’école qu’exclusivement en ligne. Cette violence numérique est bien réelle et alarmante puisque, selon une étude publiée par l’association e-Enfance, 20 % des jeunes, du CE2 à la terminale, ont déjà été confrontés au cyberharcèlement. L’urgence est d’inculquer aux plus jeunes la notion de « trace numérique ». Ce qui est publié en ligne demeure, bien au-delà de la suppression du message ou du compte. Cette éducation aux médias ne doit plus être la chasse gardée de professeurs spécialisés : elle est le devoir de tout adulte en contact avec la jeunesse.
Un inégal accès à la prévention
Cette fracture territoriale de la prévention est une réalité : si des initiatives existent, elles révèlent une profonde disparité entre les élèves. En Île-de-France, des partenariats d’envergure, comme ceux portés par Karine Dussert-Sarthe pour le groupe Orange, permettent d'agir concrètement. Elle nous informe ainsi qu’au sein de la région, entre 6 000 et 10 000 enfants et adultes bénéficient déjà d’ateliers de sensibilisation aux dangers du numérique. Mais qu’en est-il du reste de la France ? Qu’en est-il des établissements ruraux ou des structures aux budgets plus limités ?
Si nous n’avons pas le même accès à cette sensibilisation, alors nous devons, à notre propre échelle, agir rapidement. Il nous faut intégrer qu’il ne suffit pas d’être professeur d’éducation aux médias pour sensibiliser : il suffit d’avoir un contact avec les enfants ou les adolescents pour se sentir légitime d’aborder ces sujets. La tragédie de Camélia nous rappelle avec une cruauté brutale qu'en matière de harcèlement, l’indifférence ou la minimisation des faits ne sont pas des options : ce sont des complicités.
Sources :
- Harcèlement scolaire : « Avec les réseaux sociaux, il n'y a plus d'espaces de repli pour l'enfant », décrypte la pédopsychiatre Nicole Catheline - L'Humanité
- Melty
- Dormir au courant
- "Le cyberharcèlement à l'école est grandissant", s'alarme la directrice d'Orange Ile-de-France
- Un jeune sur cinq confronté au cyberharcèlement : derrière ce chiffre, une réalité complexe | France Inter
Article par Kenza Mellouani