Depuis la fin du mois de janvier 2026, une campagne d’affichage minimaliste sature les couloirs du métro parisien. Derrière des slogans promettant une fidélité infaillible (« Je ne laisserai jamais la vaisselle dans l'évier » ou « Je regarderai tous les épisodes avec toi ») se cache « Friend », un pendentif doté d'une intelligence artificielle. Conçu par l'entrepreneur américain Avi Schiffmann, ce gadget, qui écoute en permanence son utilisateur pour interagir par messages, suscite autant de fascination que d'inquiétudes. Entre promesse de lutte contre la solitude et risques de surveillance généralisée, le dispositif interroge notre rapport à l'altérité et à la vie privée.
Un pendentif d’écoute proactive au quotidien
Le dispositif « Friend » se présente sous la forme d'un petit galet blanc, porté en pendentif. Contrairement aux assistants vocaux classiques comme Siri ou Alexa qui attendent une commande, cet objet intègre un microphone actif en permanence. Connecté via Bluetooth au smartphone de l'utilisateur, il analyse les bruits environnants et les conversations pour générer des commentaires spontanés ou des conseils envoyés directement par SMS.
Techniquement, le collier repose sur les modèles de langage Gemini de Google. Il ne dispose pas de haut-parleur ; les réponses ne sont consultables que sur l'application mobile, actuellement réservée au système iOS. L'appareil, proposé au prix de 113 euros (environ 129 dollars), affiche une autonomie d'environ 15 heures d'écoute.
Un coup marketing à un million de dollars
Derrière cette innovation se trouve Avi Schiffmann, un développeur de 23 ans, ancien étudiant de Harvard, qui s'était fait connaître durant la pandémie de Covid-19 avec un site de suivi des données mondiales. Pour lancer « Friend », la start-up a investi massivement : 1,8 million de dollars ont été dépensés uniquement pour racheter le nom de domaine friend.com.
Après des lancements à New York et Los Angeles, Schiffmann a choisi Paris pour sa première percée européenne d'envergure. La régie Media Transports confirme un déploiement massif dans le métro, bien que l’entreprise revendique, de manière plus spectaculaire, l'installation de 5 000 affiches. Cette stratégie de « saturation » vise à provoquer une réaction publique, Schiffmann assumant même le vandalisme dont font l'objet ses affiches comme une forme de « commentaire social ».
Le spectre de la « dépendance émotionnelle »
L'usage d'une IA comme support affectif soulève des questions éthiques majeures. Laurence Devillers, professeure à l'université Paris-Sorbonne et chercheuse au CNRS, met en garde contre ce qu'elle appelle « l'économie de l'attachement ». Selon elle, ces machines sont capables de stimulations émotionnelles libérant de la dopamine, créant une forme de dépendance envers l'objet.
« On va être encore plus dans une dépendance émotionnelle. Ce système conforte l'utilisateur dans une bulle qui l'isole de la réalité », explique la chercheuse.
Le corps médical partage ces réserves. Olivier Bonnot, pédopsychiatre, souligne que les compétences relationnelles s'exercent au contact de l'autre et que l'usage de tels dispositifs pourrait paradoxalement aggraver le sentiment d'isolement social. Pour Olivier Duris, psychologue clinicien, l'IA simule une empathie qui n'existe pas, transformant l'utilisateur en un « produit » au sein d'une relation marchande.
Surveillance et conformité juridique
La question de la vie privée demeure le point le plus critique. Le microphone de « Friend » écoute tout ce qui se dit à proximité du porteur, y compris les propos de tiers n'ayant pas consenti à être enregistrés. Si Avi Schiffmann assure que les données sont chiffrées de bout en bout et qu’aucun enregistrement n’est stocké de façon permanente, la conformité au Règlement général sur la protection des données (RGPD) reste floue.
L'American Civil Liberties Union (ACLU) a d'ailleurs émis une mise en garde, rappelant que tout ce qui est capté par un tel appareil pourrait potentiellement être utilisé par des tiers malveillants ou des autorités. Alors que les premières livraisons sont prévues pour le premier trimestre 2026, l'arrivée de ce « colocataire virtuel » marque une nouvelle étape dans l'intégration de l'intelligence artificielle au sein de l'intimité humaine.
Le prix du simulacre
Au-delà de la prouesse marketing, « Friend » consacre l’avènement d’une solitude marchande où le lien social est réduit à un flux de données monétisables. En déboursant 1,8 million de dollars pour s'approprier le nom de domaine de l'amitié, Avi Schiffmann n'a pas seulement acquis une adresse web ; il a mis un prix sur le dernier sanctuaire de l'intimité humaine : la conversation spontanée, privée et non surveillée.
Entre le confort d'un algorithme flatteur (la « sycophancie » numérique) et la complexité parfois rugueuse des relations réelles, le choix de porter ce micro permanent autour du cou ressemble moins à une quête de compagnie qu'à une capitulation face au vide. Si l’amitié ne devient qu’un écho électronique de nos propres désirs, conçu pour nous maintenir dans une bulle de dopamine, elle perd sa fonction première : nous confronter à l'altérité. Reste à savoir si la société française acceptera de troquer ses interactions humaines contre ce que certains experts qualifient déjà de « servitude volontaire » technologique.
Sources :
- "On va être encore plus dans une dépendance émotionnelle" : qu'est-ce que "friend.com", ce collier IA qui fait sa pub dans le métro parisien ?
- « Friend » : ce collier IA qui se propose d’être votre ami « virtuel »
- Objets connectés Friend.com : l’IA qui promet l’amitié idéale et vous surveille
- Friend : où veut donc en venir ce collier IA qui s'incruste dans le métro parisien ?
- Friend.com : c’est quoi ce site qui fait sa pub dans le métro avec son collier IA ?
- Friend.com : Ce pendentif connecté à une IA veut devenir votre ami et pour ce psy, c’est « de l’ordre de la dystopie »
- Friend.com : ce collier IA veut devenir votre meilleur ami, et c’est déjà le truc le plus flippant de 2026
- ‘I’m suddenly so angry!’ My strange, unnerving week with an AI ‘friend’
- Friend is the new AI companion that social media believes is beyond parody
- AI “Friend” Startup Overwhelmed With Hatred
- The 22-Year-Old Founder of Viral A.I. Startup Friend Embraces the Backlash
- AI ‘Friend’ Company Spent $1.8 Million and Most of Its Funds on Domain Name
- NBC News : Meet the man behind 'Friend' trying to reinvent friendship in the age of AI
Article par Jérôme chaudier